Enigme Noailhacaine, imaginée et écrite par Enisor P.
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La FNAC a Noailhac

Lundi 18 décembre 2006, 9h00 :

Comme chaque matin, La Marguerite Cosante sort de chez elle et tranquillement se dirige vers la boulangerie, pour prendre sa baguette de la journée.

Il faut dire que La Marguerite n’est pas pressée ; depuis sa retraite, il y a maintenant 17 ans, elle a beaucoup de temps libre.

Et ce qu’elle aime La Marguerite Cosante, c’est parler, bavarder avec tous et toutes, échanger les derniers potins et colporter la rumeur.

Mais la rumeur ne se déplace pas seule, et La Marguerite ne peut pas se permettre de rester chez elle à attendre. Les bonnes amies du passé ne viennent plus la voir…. Celles qui sont encore là, du moins. Serait-ce à cause de sa langue de vipère, se méfieraient-elles ? Qu’importe, elle sait où trouver les savoureuses informations qui combleront tout le temps libre de sa journée : à la boulangerie… et en plus, Marguerite, elle a une tactique.

Elle prend La Dépêche du midi, et tout en consultant les pages régionales, elle écoute ce qui se dit autour d’elle.

Cette stratégie a plusieurs avantages : le premier, et non le moins négligeable, étant de lire le journal « à l’œil », enfin lire ! la seule chose qui l’intéresse vraiment, ce sont les nouvelles locales : « s’il s’y trouvait une information croustillante !… on ne sait jamais ! »Le second étant que cela lui permet de rester là un bon moment, le temps de voir défiler quelques uns des habitants du village ; Madame Fourchaud, la boulangère, ne dit jamais rien, elle est gentille et indulgente ; elle sait que les personnes âgées n’ont pas beaucoup de distractions ; et elles ne font pas de mal »…. Quoique ! Et l’avantage le plus intéressant enfin est qu’elle va recueillir la nouvelle inédite qui lui permettra, en la colportant de ci de là, à qui voudra l’entendre, de retrouver un peu de son panache d’antan.

Car, dans sa jeunesse, quel succès elle avait !

Elle se souvient avec nostalgie de tous les bons moments passés à Noailhac, les jeux sur la place, les courses dans les rues, les blagues faîtes aux vieux, les tourments infligés aux plus timides, les bavardages sur les bancs de l’école. À l’époque, elle était la reine, le chef de bande, l’instigatrice et celle que tous admiraient.

Au village, les anciens se souviennent bien de La Marguerite. Les histoires qu’elle racontait dans la cour de récréation passionnaient tout le monde ; elle était la star, celle qui était au courant de tout et qui savait vous rapporter indiscrétions et commérages avec brio et désinvolture ; sans état d’âme, elle « amusait la galerie » et chacun lui promettait un avenir « sur les planches » comme on dit.

Seul, Monsieur Laciance, l’instituteur, n’appréciait guère ses bavardages intempestifs, qui dérangeaient trop souvent le bon déroulement de son enseignement.

Un jour d’avril 1939, juste avant les vacances de Pâques, Monsieur Laciance, particulièrement excédé, avait convoqué Marguerite pour tenter, avant son départ au collège, de la raisonner :

« Marguerite, l’an prochain, si tu veux entrer au collège, il va falloir t’amender un petit peu, cesser tes bavardages et tes commérages inopportuns. Je sais bien que tu as auprès des autres élèves, un succès incontestable, mais je crains fort que cela ne soit pas d’un grand secours pour la préparation du certificat d’études. »

« Le certif, moi, Msieur, je m’en fiche. J’en aurai pas besoin, je vais faire actrice. J’ai déjà choisi un nom : Brigitte Bella. C’est joli non ? »

« Je n’ai aucun avis à ce sujet. Tout comme toi, cela m’est égal. Mais ce que je peux te dire, c’est qu’il n’y a pas que les comédiennes qui parlent beaucoup, les concierges aussi. »

Les études qu’elle poursuivit ensuite allèrent trop vite pour elle…. Et comme tous ces camarades continuaient à encenser ses talents de comédienne, elle décida de quitter son Tarn natal pour « monter à Paris, faire l’actrice ».

Un an plus tard, en attendant le premier contrat, pour financer le quotidien, elle s’installa dans une loge de concierge. Le problème du logement était réglé et l’argent de poche fourni par le nettoyage de la cage d’escalier et la distribution du courrier aux différents locataires de l’immeuble.

Le seul problème fut qu’elle ne signa jamais aucun contrat en tant que comédienne, et qu’elle entretint son talent en racontant des histoires aux locataires et autres voisins ; les seules planches qu’elle foula jamais furent celles de son escalier, et cela pendant 40 ans.

C’est la retraite qui la ramena à Noailhac, voilà 17 ans ; et depuis, il ne se passe pas un jour sans visite à la boulangerie

Lundi 18 décembre 2006, 9h30 : La Marguerite est plongée dans la rubrique nécrologique :

« He bé ! Le père Lachaise a cassé sa pipe ; pourtant, à 99 ans, il avait encore bon pied bon œil » ; enterrement à 15h00 mercredi…. Bon, c’est noter…. Té ! Bonjour Germaine. Sais-tu que ce pauvre Lachaise a passé l’arme à gauche. Je viendrais te prendre pour aller à l’église mercredi »

« Pour sûr ; c’était un bon ami, le père Lachaise ! Et puis, drôlement intelligent Toujours le nez dans ses livres et dans ses écritures ; un gars cultivé, comme on dit. C’est ben dommage qu’il n’ait pas su la dernière nouvelle, ça va bouleverser la vie de notre village. Pour sûr, à lui, ça lui aurait fait plaisir ! »

« Mais de quoi parles-tu ? Quelle nouvelle ? »

« Ben voyons, l’installation de la Fnac à Noailhac ! »

« La FNAC à Noailhac ! »

La Marguerite, quelque peu vexée de tenir une nouvelle aussi importante de la bouche de cette bécasse de Germaine Fichu, reste médusée. Mais tandis que Germaine ôte son foulard et le plie soigneusement, elle contre-attaque :

« Qu’est que tu racontes ? Comment ça peut se faire un truc pareil ? Et à quel endroit ? Tu peux me le dire ; c’est que c’est pas une mince affaire, cette chose là.

« Ben, justement Marguerite, pour sûr, j’y ai pensé ; et je suppose que ce sera à la place de l’école, dès que la nouvelle sera construite. Un truc pareil, comme tu dis, pour sûr, ça peut être qu’en centre ville, non ?

Encore plus contrariée de n’avoir pas pensé à cette solution, la Marguerite coupe court à la conversation…. Elle va avoir fort à faire dans la journée…

« Bien sûr, y-a de l’idée. Et bien, à Mercredi, et n’oublie pas ton fichu pour l’église… »

Comme chaque matin, la voilà partie pour un tour de village ; elle ne rentrera chez elle que vers 12h00, après avoir lancé quelques invitations pour le café, histoire de commenter les événements.

Lundi 18 décembre 2006,18h00 : La Marguerite a fait du bon travail : tout Noailhac est en ébullition. Vous imaginez : la FNAC à Noailhac ; ça fait du bruit dans les chaumières !

Mardi 19 décembre 2006, 9h15 : La Marguerite est déjà à la boulangerie, le journal en main. C’est encore le meilleur endroit pour « surfer sur la vague », comme disent les jeunes. Une nouvelle comme ça, elle n’en aura pas tous les jours, il faut en profiter, en parler, en rajouter….

N’est pas actrice qui veut !

Tandis qu’elle attrape le journal, comme chaque matin, elle tend l’oreille pour entendre ce qui se dit entre Madame Fourchaud et un jeune homme qu’elle ne connaît pas… « Tiens, tiens, un petit nouveau ! »

« Pensez-vous, Madame, qu’il y aura beaucoup de monde aux obsèques de mon grand-père ? Je ne connais pas trop les usages ; dois-je préparer une collation ? Peut-être un petit discours ? Je vous avoue que je ne sais trop que faire. J’attends, de toute façon, l’arrivée de ma sœur ; elle va s’installer quelque temps dans la maison de notre grand-père. Je viendrai vous la présenter, elle s’appelle Madame FENAC »

Mardi 19 décembre 2006, 9h30 : La Marguerite est rentrée chez elle, elle a fermé sa porte et ses volets, puis s’est affalée dans son fauteuil….

Est concierge qui veut !

ALSC